Jean Pascal Beintus, vous êtes né en 1966.
Malgré votre jeune âge, vous avez déjà à votre actif
des compositions nombreuses et variées. Pouvez-vous
nous parler du parcours qui vous a conduit ici ?J'ai commencé le piano à l'âge de 5 ans avec ma grand mère et je suis rentré au conservatoire de Nice vers l'âge de 7 ans. J'ai par la suite commencé l'étude de la contrebasse à 10 ans et poursuivi mes études aux conservatoires supérieurs de Lyon et de Paris jusqu'à 17 ans. J'ai alors été pris comme contrebassiste à l'Opéra national de Lyon.
J'ai toujours été intéressé par la création et la musique de film, et ce dès mon plus jeune âge, mais je n'ai jamais suivi de cours de composition, juste des cours d'harmonie et un peu de contrepoint lors de mes études supérieures. Vers ma 27ème année j'ai commencé à m'intéresser de plus près à la composition, j'ai donc commencé à acheté les conducteurs des œuvres que nous jouions à l'orchestre ainsi que des manuels de compositions. Kent Nagano qui était alors le directeur musical de l'opéra de Lyon a remarqué mon travail et ma commandé un concerto pour orchestre, qui a été créé en 1998 à l'Opéra de Lyon.
Depuis quand êtes-vous passionné de musique ?
Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été entouré de musique, mes parents sont mélomanes et mon père un bon pianiste amateur. J'ai donc été immergé dès ma plus tendre enfance dans un bain musical, et j'ai de ce fait très tôt développé une passion pour cet art.
Quel rôle à joué votre famille dans cette passion, puis dans votre carrière ?
Ma famille m'a très vite encouragé à persévérer dans cette voie.

Quels sont
vos compositeurs favoris?
Il y en a beaucoup, les
premiers noms qui me viennent à l'esprit sont : Ravel,
Saint Saens, Debussy, Rachmaninov, Poulenc, Prokofiev
pour le classique, et John Williams, Jerry Goldsmith,
Alan Silvestri, Elmer Bernstein, et bien d'autres pour
la musique de film, mais les deux compositeurs qui me
surprennent le plus sont Ravel, (il n'a écrit que
relativement peu de musique, mais sa musique est
incroyablement bien orchestrée, l'étude de Daphnis et
Chloé par exemple est une véritable leçon
d'orchestration et de composition) et John Williams
pour son incroyable imagination et son langage musical
unique.
Cherchez-vous à rendre hommage à certains
compositeurs dans vos partitions ?
Il y a quelques années,
Kent Nagano m'a demandé d'écrire des variations pour 2
pianos et orchestre sur le célèbre thème "I got Rhythm"
de Gershwin, une commande de l'orchestre philharmonique
de Berlin., C'est pour l'instant le seul véritable
hommage que j'ai rendu à un compositeur. Autrement, il
se peut que l'on reconnaisse quelques influences dans
ma musique, mais j'essaie dans la mesure du possible de
m'exprimer à travers mon propre langage musical.

Jean-Pascal Beintus with Kent Nagano
Pouvez-vous nous parler du Petit Prince
? Comment êtes vous arrivé sur ce projet, avec qui et
comment avez vous travaillé ?
C'est une idée de mon
agent et éditeur américain, nous avons eu la chance
d'obtenir l'autorisation de la famille et de la maison
d'édition de Saint-Exupéry. Nous avons développé le
projet en collaboration avec Kent Nagano.
Avez-vous utilisé une partition temporaire ?
Avez-vous écouté certaines œuvres pour vous inspirer ?
Non, pas de partition
temporaire, je n'aime d'ailleurs pas beaucoup cette
manière de travailler car elle bloque l'imagination des
compositeurs. J'ai lu quelque part que Saint-Exupéry
avait beaucoup écouté de Mozart et de Debussy lors de
l'écriture du Petit Prince. J'ai donc voulu avant tout
respecter ses goûts musicaux et essayer d'écrire une
musique qui, je pense, aurait put être en harmonie avec
sa propre vision.
De combien de temps avez vous disposé pour
écrire, puis pour enregistrer ?
J'ai disposé de beaucoup
de temps pour écrire une première version pour Harpe,
Violon et orchestre de chambre, qui a été créée à
Berlin par l'Orchestre de la Radio il y a environ un
an. Cette première version nous servira de base à
l'élaboration de la version avec narrateur et grand
orchestre qui devrait être enregistrée cet été 2008 par
l'Orchestre National Russe sous la direction de Kent
Nagano.

Que doit
devenir ce projet du Petit Prince (musique de film,
opéra, album)
Pour le moment nous
essayons de faire le CD et de trouver un acteur de
cinéma pour la narration, nous avons contacté une star
de cinéma américain pour la version anglophone. Cette
star semble être intéressée, nous attendons sa
confirmation.
Quelles consignes avez vous reçues pour
composer ce score ?
Aucune, pour ce genre de
projet, je suis entièrement libre, je soumets tout de
même mon travail à Kent Nagano qui me donne son avis,
il me demande souvent de rajouter de la musique, ce qui
pour moi constitue le meilleur des compliments et des
encouragements.
Qu’avez vous cherché à exprimer dans cette
partition ?
J'ai essayé de ne pas
avoir un langage trop "filmique", mais plutôt
d'illustrer le conte d'une manière évocatrice et
complémentaire de l'histoire, un peu à la manière de "Ma
Mère L'Oye" .

Pourriez-vous définir votre style ?
Je pense pouvoir changer
de style à chaque projet mais j'essaie de toujours
conserver la même manière de m'exprimer.
Aujourd’hui vivez-vous de votre travail musical
?
Aujourd'hui j'arrive à vivre des arrangements et orchestrations que je
fais pour d'autres compositeurs comme Alexandre Desplat par exemple,
mais malheureusement la composition de musique classique ne rapporte
pas suffisamment d'argent pour espérer en vivre convenablement. La
plupart des compositeurs ont d'autres métiers, comme par exemple,
l'enseignement de cet art dans les conservatoires. En ce qui me
concerne, j'orchestre, je fais des arrangements et des orchestrations
et je joue encore de la contrebasse dans différents orchestres et
ensembles, je pense que j'arrive à bien gagner ma vie.
Que conseillez-vous aux personnes souhaitant se
lancer ou percer dans le milieu ?
De s'accrocher et de
persévérer, ce n’est pas toujours facile. Et surtout,
dans un premier temps de diversifier ses activités, ne
pas hésiter à être orchestrateur et arrangeur pour les
autres, c'est enrichissant et on y apprend beaucoup de
choses qui peuvent servir au métier de compositeur.
Et si vous n’aviez pas été compositeur… ?
J'aurai bien aimé être
acteur de cinéma ou écrivain, sinon les métiers
d'ingénieurs ou autres métiers scientifiques m'auraient
attirés.
Vos collaborations avec Alexandre Desplat vous
ont elles apportées techniquement, humainement,
relationnellement ?
Bien sûr, il est très
professionnel et il aime l'orchestration. S’il ne les
fait pas et qu'il a besoin du service d'un
orchestrateur, c'est parce qu'il n'a pas le temps
matériel. C'est donc toujours un challenge pour moi de
deviner ce qu'il aurait fait s’il avait orchestré sa
musique lui même. J'ai beaucoup appris avec lui,
l'orchestration est la meilleure école que l'on puisse
trouver concernant la musique de film. J'y ai appris la
rigueur, la rapidité, et j' essaye à chaque fois de
faire un sans faute. C'est un métier assez difficile
car il nécessite beaucoup de connaissances dans tous
les styles de musiques.
Pouvez-vous nous parler de vos relations avec
Alexandre Desplat ?
Je m'entends
très bien avec Alexandre, on se téléphone de temps en
temps, mais malheureusement il n'a pas beaucoup de
temps et il est toujours entre deux films, on ne se
voit donc pas souvent.
Pourquoi ne pas avoir travaillé avec lui sur le
Golden Compass ? Regrettez-vous de ne pas y avoir
participé ? Avez vous eu l’occasion d’écouter sa
partition, si oui qu’en pensez vous ? Que pensez-vous
avoir pu y apporter ?
C'est dommage, j'aurai
bien aimé y participer pour avoir la chance d'être
crédité au générique de fin d'un blockbuster de fêtes
de fin d'année ! Ça aurait fait plaisir aux enfants de
ma famille !!, mais je crois que les studios lui ont
imposé leurs propres orchestrateurs qu'ils ont sous
contrats et qui sont très bons.
Je ne sais pas si j'aurais pu apporter grand chose de
plus que les orchestrateurs qui ont travaillé sur ce
film, Alexandre donne des directives tellement précises
que notre rôle consiste uniquement à retranscrire sa
pensé le plus fidèlement possible.

Il semble que
vous ne soyez pas intéressé que par la musique de film.
Les séries, ou encore les jeux vidéos attirent
désormais de grands compositeurs. Ces travaux
représentent-ils pour vous un intérêt ?
Bien sûr, je suis ouvert
à tout les nouveaux médias, pour tout avouer, j'ai moi
même une Playstation 3 et j'adore les jeux vidéos !!
L’éclectisme de vos compositions peut il se
retrouver dans un style de musique « hybride », mêlant
orchestre et musique synthétique ?
J'adore les
mélanges synthétiseurs/orchestres quand c'est un
compositeur comme Jerry Goldsmith qui les faits, je
pense à la musique du film "Legend" bien
évidemment, c'est une des partitions des plus
fantastique dans ce genre, mais personnellement j'adore
l'orchestre, ça offre des possibilités infinies, les
mélangés avec des boucles samplées et des ordinateurs
ne m'attirent pas spécialement. Je pense que ce n'est
qu'une mode passagère qui risque de vieillir trop vite,
mais s’il faut que je le fasse, je m'adapterai à la
demande.
Sur quel projet aimeriez-vous travailler ? Avec
qui, sur quel type de projet ?
J'aime beaucoup écouter
des musiques films, pour moi ce style de musique
représente la continuité et la nouvelle voie de la
musique « classique ». Par « classique », je veux
parler d'une musique qui se sert encore des règles de
l'harmonie, j'aime beaucoup le mélange de styles et
l'incroyable imagination dans ce domaine des
compositeurs actuels. Il y a beaucoup à prendre, le
milieu classique est trop fermé en France et ça serait
fantastique que cette musique puisse trouver son chemin
dans les salles de concerts. Curieusement, les
compositeurs de musiques de films ont été beaucoup
influencé par leurs contemporains comme par exemple
Prokofiev, Bartok, Ravel et pleins d'autres, ce serait
un juste retour des choses que les nouveaux
compositeurs classiques se servent des innovations des
compositeurs de musiques de films et les adaptent à
leurs créations.
Quels sont vos meilleurs souvenirs dans le
domaine musical ?
Probablement la
création de mon concerto pour quintette de cuivres et
orchestre à Manchester en 2000 lorsque le public est
venu me féliciter à la fin du concert et me dire à quel
point ils avaient apprécié cette pièce, cela s'est
reproduit plusieurs fois après, mais je ne sais
pourquoi, c'est cette fois là qui m'a marqué le plus.
Quels sont vos projets aujourd’hui ?
Beaucoup de projets en
collaboration avec Kent Nagano, l'année dernière j'ai
composé la partie orchestrale du film "The 11th
Hour" produit par Leonardo Di-Caprio, Kent Nagano
à accepté de la diriger et maintenant je crois que
d'autres projets dans ce domaine sont en train de se
profiler à l'horizon, mais il est un peu trop tôt pour
en parler...
Que souhaitez-vous ajouter pour les lecteurs
d’inter-activities ?
Un grand merci pour
cette interview, c'est toujours intéressant et
constructif de partager l'expérience des autres,
internet est un outil formidable qui nous permet de la
faire partager. À très bientôt !!
