De la Musique à la BD, Entretien avec JANRY, par Christine BLANC
Mais qui savait, jusqu'à aujourd'hui, que JANRY et sa bande de joyeux drilles ont en commun un violon d'ingres? Pour ces artistes nés, d'un récitatif de BD à celui d'une partition musicale, il n'y a vraiment qu'un trait!
Janry à la basse, par JANRY.
D’où vous est venue l’idée du Boys Bande Dessinée ?
Cela remonte à 12 ans. Ce fut une initiative du rédacteur en chef de Spirou de l’époque qui avait remarqué que beaucoup de ses dessinateurs étaient aussi musiciens. Nous avons donc formé un groupe … qui ne devait durer pas plus longtemps que la Tour Eiffel ! Le but premier était tout simplement d’animer les réunions de la rédaction. Il y avait là Midam, le regretté Yvan Delporte, Thierry Tinlot, Frabrizio Borrini et d’autres. Nous ne sommes pas des musiciens, simplement des auteurs de bd qui se débrouillent ! Pour ma part, je suis arrivé plus tard. C’était marrant, et en plus cela permettait d’animer les nombreux festivals de bd existant en faisant autre chose que des dédicaces. Nous avons donc commencé à faire des concerts dans le but d’attirer de nouveaux amateurs de bd. Prenez un festival comme Roquebrune. C’est un jeune festival, mais on sent déjà que les spécialistes et les collectionneurs viennent en nombre. Or, c’est un « peuple conquis ». Ils font preuve d’une patience extraordinaire et sont prêts à faire la queue pendant des heures pour avoir une dédicace ou un dessin. Ce ne serait pas le cas de « novices ». C’est pour cela que la musique nous semble être une ouverture intéressante. Les festivals commencent d’ailleurs à s’y intéresser, mais beaucoup d’entre eux n’ont pas perçu cet intérêt. Nous avons donc commencé avec 20 à 30 dates par an, puis les choses ont baissé. Qu’importe, on apprécie encore plus chaque concert dans des festivals qui ont réellement compris le concept.
Cela vous plairait-il de vous produire à Roquebrune ?
C’est tout à fait possible !... J’en ai assez de ces festivals trop réducteurs. La bd est un monde de création. Créons donc sous l’angle de la bd ! C’est ainsi que nous avons transformé les paroles de classiques de la chanson. Nous avons par exemple une chanson sur les maires qui font des festivals de bd pour épater le citoyen ! Il y a trop de festivals de BD. Il en existe plus que de jours de la semaine ! Et nous, les dessinateurs, nous sommes des gentils et on se laisse souvent prendre. Alors on exprime cela dans nos chansons !
Dimanche, 9h30. File d'attente pour la séance de dédicaces de 15h de Janry.
Oui. Nous avons tout ce qu’il faut du point de vue artistique et musical. Il ne nous manque qu’un peu d’expertise en matière de réalisation. Je suis allé jusqu’à créer un studio chez moi ! Nous aimerions bien faire un album de bd avec le cd dedans. Un objet complet. Ce serait un peu comme un dictionnaire de la bd, avec des anecdotes sur le métier, sur les hôtels des festivals, les séances de dédicaces, etc. La bd vue par ses auteurs, en quelque sorte. Quelque chose d’un peu impertinent. On pourrait même envisager un dvd sur nos histoires de dédicaces. Je me souviens par exemple d’un type qui a attendu trois heures pour rencontrer un auteur et lui dire : « c’est vous qui faites ça ? Eh bien c’est de la merde ! »
De plus, cela nous intéresserait vraiment de produire nous mêmes, de voire l’envers du décor, de comprendre comment nos éditeurs s’enrichissent sur notre dos ! On passerait ainsi du Côté Obscur de la Force !
Quel est le style de vos chansons ? Quel
serait l’esprit de l’album ?
Nous aimons
brouiller les pistes au maximum ! On pourrait
imaginer par exemple un slow d’été joué dans le style
de Nirvana ou un air latino joué à la Jimmy
Hendricks. Sans oublier les Beatles !
C’est vraiment une façon à vous de faire de
la musique !
Mais cela va
encore plus loin. Nous aimerions que nos
représentations soient plus que des concerts. Ce
serait un spectacle avec acteur. Par exemple, on
pourrait avoir une parodie de collectionneur qui
interromprait sans cesse le concert pour avoir son
dessin par tous les moyens ! Cela permettrait une
véritable interactivité entre ces deux média a priori
éloignés que sont la musique et la bd.
Cette
interactivité a déjà été tentée, je crois ?
C’est vrai, par Cosey,
l’auteur de Jonathan, mais c’était très différent. En
fait, il conseillait tel ou tel disque, comme les
Pink Floyd, pour la lecture de ses livres. Mais cela
était trop réducteur car cela imposait quelque chose.
Nos lecteurs sont pour la plupart des ados et de
jeunes adultes. Ils ne cherchent pas à ce qu’on leur
dicte la façon de lire leurs bd ! Ceci dit, il est
vrai que peu de dessinateur dessinent sans musique.
Moi le premier, j’en mets souvent quand je travaille
à un album. Par exemple, pour La Frousse aux
Trousses, j’écoutais du Jean-Luc Ponty. Et pour
Spirou à New York, j’écoutais du Pantera. J’écoute
souvent des musiques violentes pour les scènes
d’action. Une musique qui corresponde à l’atmosphère
de la planche. Finalement, c’est un très petit pas
qui sépare la bd de la musique.
Comment êtes vous venu à la musique ?
J’ai commencé
à 40 ans, j’ai choisi la basse parce qu’il n’y avait
que 4 cordes pour 5 doigts. Cela m’a paru un très bon
rapport. Puis il a eu des rencontres dans différents
festivals.
Vous
parliez de proximité entre la BD et la musique.
Pourtant rien n’est plus éloigné que la scène et le
studio du dessinateur.
Vous avez raison, mais
le fil rouge c’est la création. Tout comme la
musique, la BD est un voyage. Mais nous les
dessinateurs, sommes tellement introvertis que nous
avons besoin de l’éditeur, comme intermédiaire entre
le public et notre œuvre. Sur scène, c’est une
confrontation immédiate. On a une perception directe
du succès ou non. C’est une sorte de mise à l’épreuve
qui nous permet de ressentir très fort les
vibrations. La BD est un milieu de solitaire, alors
que faire de la musique entre copains, ça soude ! A
tel point que je comprends mal les groupes qui se
séparent. Une chanson, cela dure 4mn environ et cela
ne tient que si on est vraiment tous ensemble. Alors
que sur un dessin, on peut gommer ! De fait, avec mon
groupe, nous sommes les meilleurs amis du monde !
Nous partageons les mêmes galères et les mêmes
bonheurs. J’ai joué et je joue toujours dans d’autres
groupes. Mais pratiquement tous ce sont arrêtés au
bout de 8 mois, 1 an. Avec le Boys Band Dessinée,
cela fait onze ans que cela dure et cela continue.
Certains ont bien pensé partir, ont hésité, mais
finalement ont mordu leur chique pour rester de peur
de rater quelque chose.
Quels sont les goûts musicaux de l’orchestre
?
Nous sommes tous
amateurs de musiques de qualité. Luc par exemple, est
un fan de Zappa, du Jazz Rock des années 70 & 80, de
Chick Coréa, mais aussi de Mike Brandt (pour
rigoler). Nous sommes très ouverts. Pour ma part,
j’aime autant Joe Dassin, que Tryo ou Miles Davis.
J’aime aussi beaucoup certaines musiques de film de
Philip Glass et la musique de la Guerre des Rose. Est
un menteur l’artiste qui dit ne s’intéresser qu’a son
type d’expression.
Que ce soit en BD ou en musique, vous
parvenez vraiment à nous faire partager votre
passion.
L’auteur de
BD, c’est une sorte de capitaine de navire aux
commandes de tout un univers. Et le miracle c’est de
donner envie au lecteur de tourner la page. Je dois à
ce métier de tout faire pour attirer du monde, que ce
soit à travers la BD ou la musique. C’est ainsi que
je suis toujours prêt à donner des cours de BD dans
les classes, car je sais qu’il y aura toujours un
jeune qui accrochera. Un auteur est un animal étrange
qui a deux univers : le plancher des vaches et son
propre monde. Et il y a autant de monde que d’auteurs
et donc autant d’invitations au voyage. Alors, virez
votre TV, et découvrez tous ces univers qui vous
grandissent car ils donnent toujours un choix !
