En vingt ans de carrière, Hans
Zimmer s’est fait une véritable place au soleil
d’Hollywood en imposant un style bien à lui, mêlant
l’orchestre à des influences pop et électroniques.
Que l’on aime ou pas, force est de constater que le
style Zimmer ou « Mediaventures » (du nom du studio
qu’il a fondé dans les années 90, où il a formé bon
nombre de ses poulains, de John Powell –X Men 3,
L’âge de glace 2- à Harry Gregson-Williams -Shrek,
Narnia-, en passant par Trevor Rabin -Armageddon,
Benjamin Gates- et Mark Mancina –Tarzan- est
désormais un incontournable de la musique de film.
Notamment grâce à son partenariat récurrent avec un
autre incontournable du monde du cinéma : Jerry
Bruckheimer, avec lequel il travail pratiquement
depuis ses débuts. Témoin ce dernier Pirates des
Caraïbes : Le Secret du Coffre Maudit qui vient de
sortir en dvd, prélude à un troisième opus fort
attendu.
Media Magic & Inter-Activities ont eu le privilège
de pouvoir approcher le « Captain »…

Votre nom est souvent associé à celui de
Jerry Bruckheimer. Votre complicité s’étale sur de
très nombreux films.
Je crois que le premier film de Jerry dont j’ai fait
la musique était Days of Thunder. Puis j’ai travaillé
en tant que compositeur, mais j’ai donné quelques
coups de main, notamment sur The Rock. Il y a eu
quelques rumeurs infondées selon lesquelles j’aurais
composé deux thèmes pour Armageddon. Je me souviens
également de La Chute du Faucon Noir, mais c’était
davantage un film de Ridley Scott qu’une production
Bruckheimer.
Comment expliquez-vous cette alchimie ?
C’est difficile à dire. Je pense que j’ai inventé
très tôt un son qui lui plaise. A l’époque, il était
connu pour éviter d’utiliser l’orchestre symphonique.
Ce que je lui ai apporté, c’est une nouvelle approche
de l’orchestre qui ne lui semble pas « ancienne ». Je
ne sais pas si l’on peut parler d’alchimie. J’ai
simplement trouvé un langage musical assez puissant
qui lui convienne.

Quelle place tiennent ces films dans votre
carrière, et dans votre évolution personnelle ?
Je dois dire dire que j’ai davantage évolué
sur des films autres que les productions Bruckheimer.
L’une de mes partitions les plus représentatives dans
ce sens est, pour moi, celle de La Ligne Rouge. C’est
un film aux antipodes de ce que fait Jerry, et
pourtant, il a adoré cette musique, et m’a demandé si
je pouvais faire quelque chose dans le même esprit
pour Pearl Harbor.
Peut-on parler d’une évolution vers une
approche de plus en plus orchestrale ?
En fait, tout dépend du film sur lequel vous
travaillez. Prenez La Chute du Faucon Noir. Il s’agit
bien d’un orchestre, même s’il est très accidenté. De
la même façon, des confrères comme Steve Jablonski,
pour la série Desperate Housewives, composent chaque
semaine des musiques orchestrales. C’est assez
incroyable. J’aime cette idée d’écrire des musiques
pour des musiciens, et pas simplement bidouiller sur
son synthétiseur seul dans son coin. Dans le même
temps, les deux partitions de Pirates des Caraïbes
font largement appel à des synthétiseurs, et le
résultat est aussi formidable.

Quel fut exactement votre rôle sur le premier
opus de Pirates des Caraïbes ?
En fait, je connaissais Gore Verbinski, le
réalisateur, depuis The Ring. La musique prévue
originellement pour le film (composée par Alan
Silvestri, DNLR) ne lui convenait pas, ce qui fait
que j’ai repris les choses en main. Seulement, je
m’étais lancé dans un autre film quand la production
de La Malédiction du Black Pearl a commencé. Je n’ai
pu y participer pour des raisons contractuelles, mais
cela ne m’a pas empêché d’en écrire les thèmes
principaux. J’y ai d’ailleurs passé un jour et une
nuit entiers. Klaus a ensuite pris les rennes. Il
faut dire que nous n’avions que très peu de temps :
trois semaines seulement ! Une fois les thèmes
composés, j’ai construit l’architecture générale de
la façon dont ils devraient être arrangés. J’y ai
travaillé pratiquement toutes les nuits pendant cette
période, comme un producteur : j’arrangeais, je
corrigeais, je mixais. En fait, toute la musique du
film découle de ces thèmes écrits entre le jour et la
nuit !

Ce rôle de producteur, c’est un peu celui que
vous avez tenu sur Wallace & Gromit.
Un peu, si ce n’est que le compositeur
original de la série n’avait pas d’expérience en
matière de long-métrage, et il a donc fallu faire un
travail beaucoup plus approfondi dans ce sens.
Le thème de Jack Sparrow dans Le Secret du
Coffre Maudit fait largement appel au violoncelle
solo. Comment en êtes-vous venu à cette association
inattendue entre le célèbre Captain et cet instrument
?
Tout simplement parce que j’ai écrit cette musique
pour mon ami Martin Tillman, un violoncelliste avec
lequelle je travaille beaucoup. Je savais que je
pouvais transformer Martin en un véritable pirate,
lui inspirer beaucoup d’humour, d’énergie ou
d’émerveillement. Je savais que je pouvais lui faire
jouer de son instrument d’une manière qui ferait
dresser les cheveux sur la tête de son professeur de
violoncelle ! La manière idéale pour ce film !

Je crois même savoir qu’il a carrément écrit
un morceau pour le film.
En effet, il a composé une musique
atmosphérique de son cru, quelque chose de typique de
son univers, quelque chose de mortel !
Martin Tillman a aussi bien joué du
violoncelle acoustique que du violoncelle électrique.
En fonction de quoi avez-vous opéré ces choix
d’instruments ?
Le violoncelle électrique a été utilisé pour toutes
les scènes impliquant le personnage de Davey Jones.
Pour ce personnage, j’ai demandé des choses horribles
à l’orchestre ! Je l’ai associé à des guitares
électriques très puissantes, diffusées à fond à
travers la salle d’enregistrement ! Déjà, le
personnage de Jack Sparrow a ce côté « Keith Richard
», et j’ai pensé développer une approche similaire
pour Davey Jones, un comme comme Lenny de Motorhead.
Un pas de plus est en effet franchi ici dans
la modernisation de la musique de films de pirates,
avec cette attitude vraiment rock !
Je ne parlerai pas vraiment de « rock
attitude ». Pour que ce soit le cas, il faudrait une
véritable partie de batterie, et l’un des aspects de
cette partition sur lequel j’ai beaucoup travaillé,
c’est de tout faire pour ne pas avoir à en utiliser.
Il s’agissait plus pour moi de trouver une attitude
dans l’écriture, mais également dans l’exécution,
chez les musiciens. C’est ainsi que j’ai demandé aux
musiciens de jouer de façon bien plus « rock’n roll
», en particulier les sections de violoncelles et de
basses. Vous pouvez l’entendre dans la b.o. : ils
jouent beaucoup plus haut sur le chevalet, beaucoup
plus serré et de façon beaucoup plus agressive. Rien
qu’on ne puisse retrouver dans une partition de
Prokofiev ou autre, mais cela dans un contexte bien
spécifique.
De par cette attitude vis à vis du
violoncelle acoustique, votre partition se présente
comme une association passionnante de l’ancien et du
moderne ! Un aspect que l’on retrouve également,
d’une manière différente, dans votre partition pour
le Da Vinci Code, associant des violes de gambe à
l’orchestre symphonique.
C’est pour moi une façon d’étendre mon paysage
musical, et de jouer là-dessus. Rien que du point de
vue du plaisir sonore, et de sa pertinence du point
de vue intellectuel, il est toujours intéressant
d’associer petits et grands ensembles, l’ancien et le
nouveau, etc. C’est toujours très inspirant de se
dire qu’on dispose d’autant de couleurs avec
lesquelles peindre. De par la nature-même des deux
Pirates des Caraïbes, leurs thèmes devaient être très
simples. On ne pouvait s’éloigner d’une certaine
tradition de la musique populaire. Alors que pour le
Da Vinci Code, j’ai pu être plus aventureux et plus
rafiné dans mes harmonies et tous les mouvements
internes de la musique. J’adore ajouter de nouvelles
couleurs à ma palette !
Alors que la plupart des compositeurs
attribuent un thème à chaque personnage et le varient
en fonction de la situation, vous semblez attribuer
plusieurs thèmes pour un même personnage, comme Jack.
Oui et non. Si vous prenez le thème de Jack présent
sur l’album, malgré le fait qu’il semble y avoir
plusieurs thèmes, tout n’est en fait qu’un
développement du même motif, celui du premier film…
mais partant dans tous les sens ! (rires) Mon
problème, c’est que j’écris des thèmes extrêmement
longs. Ils n’ont pas seulement une partie A et une
partie B comme la plupart des thèmes, mais une partie
C, une partie D, etc, etc. Et je choisis l’une de ces
parties en fonction de la situation dans laquelle se
trouve le personnage.
Le thème de Jack a donc évolué depuis le
premier opus : il utilise davantage de demi-tons.
Est-ce pour vous un moyen de le rendre plus drôle ou
plus inquiétant ?
Je dirai plutôt roublard, farceur. Je me
suis inspiré de la façon dont Jack tient ses
conversations. Il utilise des tas de mots, des tas
d’expressions insensées, et je voulais faire de même
dans la musique. Et je n’ai pas beaucoup à me forcer.
Je développe tellement que j’arrive presque toujours
à quelque chose de totalement différent de ce que
j’avais prévu, en violant toutes les règles de
l’écriture classique !
Pouvez-vous nous parler de votre utilisation
de l’orgue ?
Tout est parti du fait qu’ils voulaient que
Davey Jones joue de l’orgue, et qu’ils voulaient que
je compose une pièce avant le tournage pour pouvoir
tourner en synchronisation parfaite avec la musique.
C’est quelque chose que j’ai beaucoup apprécié. Ce
fut d’ailleurs assez spécial de faire jouer ce
morceau sur l’orgue de Davey Jones car c’est un très
vieil instrument, et ses touches ne sont pas très
orthodoxes ! Mais j’ai surtout voulu qu’il y ait de
l’orgue pour Davey Jones et pour le Kraken car tous
deux sont liés, c’est pourquoi il y a cet intermède à
l’instrument à tuyaux au milieu de son thème
orchestral. C’est une couleur sonore qui n’apparaît
plus dans le films aujourd’hui, et c’est dommage.
Avez-vous commencé à travailler sur le
troisième opus ?
Absolument, et ce depuis plusieurs mois
déjà.
Votre musique semble plus émotionnelle dans
Le Secret du Coffre Maudit que dans la Malédiction du
Black Pearl.
Tout à fait, et ce fut totalement délibéré. Et ce
n’est rien par rapport au troisième film. Il sera
encore plus émotionnel.
Est-ce que les mini Z (les enfants de Hans
Z.) ont aimé le film ?
Totalement. L’une de mes filles est
d’ailleurs venue assister à la première à Disneyland.
Ce fut colossal. Elle a adoré !