Nous accueillons aujourd'hui un artiste de grande pointure dans les colonnes d'Inter-Activities. Olivier Besson a commencé sa carrière chez IDVH, puis chez Saban lors de l'importation de Goldorak en France, il a ensuite participé à la création de grands succès chez Disney France entre les années 1993 et 2003 (Hercule, Fantasia 2000, Tarzan,...). C'est comme Directeur Artistique qu'il a réalisé "Franklin et Le Trésor du Lac", ce qui lui a permis de se faire connaître pour le long métrage d'animation 3D, IGOR, sur les écrans le 17 décembre 2008. Nous reviendrons avec lui sur sa carrière, puis sur les influences et le développement du film Igor, "l'inventor qui va faire un malhor!".

Bonjour Monsieur BESSON, merci de prendre part à cette interview pour les lecteurs du site inter-activities.
Merci à vous et enchanté !
Pourriez-vous vous présenter ?
Je suis le directeur artistique d’IGOR. J’ai commencé l’animation en 1990 dans un studio qui s’appelait IDVH, j’y faisais beaucoup de séries TV, puis ensuite chez SABAN INTERNATIONAL PARIS, qui s’appelle SIP maintenant, et en 1993 j’ai intégré l’équipe DISNEY à Montreuil, jusqu’à la fermeture en 2003. Parfois j’allais à Los Angeles pour travailler sur 6 ou 7 longs métrages comme par exemple : « Le Bossus de Notre Dame », « Atlantis », « Hercule », « Tarzan », « Dingo et Max », « Le livre de la Jungle 2 », soit la plupart des longs métrages des années 90, jusqu’en 2003. J’étais décorateur et ensuite chef décorateur, c'est-à-dire la personne qui peint les décors. Quand Disney Paris a fermé, j’ai fait comme directeur artistique « Franklin et le Trésor du Lac », qui était encore un film 2D. Et là, je viens de faire IGOR mon premier film 3D, full 3D complète. Chez Disney, j’avais déjà travaillé sur des scènes 3D notamment sur « Tarzan », parce que cela m’intéressait.
Comment êtes-vous arrivé sur « IGOR » ?
Les américains voulaient faire le film en France, ils voulaient absolument qu’aux postes importants il y ait d’abord des gens ayant déjà une expérience long métrage, ce qui était mon cas, et aussi qui aient l’habitude de travailler « façon américaine ». C’était mon cas aussi puisque j’ai travaillé chez Disney pendant 10 ans, je connais bien leurs méthodes de travail. C’est plus facile en fait, quand vous correspondez instantanément à ce qu’ils veulent, d’arriver à leurs désirs. On a très vite sympathisé, nous avions des amis en commun, Tony Leondis avait un parcours un peu comme moi, il a travaillé chez Disney à Los Angeles, je connaissais Max Howard, on s’était perdu de vue, mais il avait aidé au montage du studio français de Disney au tout début, dans les années 94 et 95, donc je l’avais vu à Paris. Tout c’est fait naturellement, j’ai posé ma candidature, tout simplement.
IGOR est sur les écrans le 17 Décembre 2008. Depuis quand êtes-vous sur le projet et quand avez-vous terminer ?
J’ai commencé en octobre 2006 et mon dernier mois de travail était juin 2008, du tout premier coup de crayon du design, jusqu’à l’approbation des rushs 35 et HD. Le Directeur Artistique couvre énormément de choses, cela va du tout début du film, jusqu’à la toute fin.

Avez-vous gardé la méthode de travail Disneyenne pour IGOR ?
Je dirais oui et non. Pour tout ce qui est nomenclature, discussions, désirs artistiques je dirais non, pour tout ce qui est 3D puisque je ne peux pas comparer je n’ai pas fait de full 3D chez Disney. Mais par contre, sur la façon d’organiser, de comptabiliser les choses, de diriger les équipes, la hiérarchie sur un film, tout cela c’était la même façon. J’étais sur un terrain connu, j’étais très à l’aise pour ça.
Est-ce qu’IGOR est innovant en matière d’avancées technologiques 3D ?
Non pas vraiment. Par rapport à Disney ou Pixar c’est absolument impossible, on ne parle pas de la même dimension. Ces studios ont des budgets de 100 à 200 millions de dollars pour faire un film, nous on a eu entre 15 et 20 millions. Alors quand vous avez 10 ou 20 fois moins d’argent vous n’avez pas les moyens de faire une autre image, bien qu’on ait travaillé à faire une image différente. Par rapport à Chasseurs de Dragons les techniques devaient être à peu près identiques car la plupart des gens ayant travaillé sur Igor sont dans le casting de Chasseurs de Dragons. Par contre l’approche de l’image est différente. Pour Chasseurs de Dragons, on avait une image très aérée, aérienne, une très grande atmosphère. Moi sur Igor j’ai une image très dense, très sombre, très lugubre. Ce sont les histoires qui amènent ces traductions. Je ne pense pas que l’on puisse dire que l’on apporte quelque chose de nouveau. Par contre l’approche du design et l’approche image, est différente de ce qui se fait ces derniers temps. Ça c’est la particularité d’Igor. Il y a des designs très poussés, dans l’extrême, très graphiques, des pleins des déliés extrêmes, des asymétries et dissymétries extrêmes, des alliances de formes dans la dissymétrie qui sont parfois interdites dans notre métier. On a osé faire un film très sombre bien qu’il soit coloré et que ce soit une comédie. Ce sont des choses qui sont souvent bannies des producteurs car cela leur fait très peur parce que les gens ne supportent pas l’image. Moi je suis très fier du résultat atteint. J’ai réussi ce grand écart entre une image jolie a regarder, colorée, et malgré tout très sombre respectant l’expressionnisme allemand qui était la base d’un film de monstre. Igor est une comédie, pas un film de monstre sérieux. On ne peut pas montrer des monstres dans un château médiéval tout propre et éclairé. On voulait que le point de départ soit respectueux de ces ambiances là. Et très vite cela passe a autre chose. C’est beaucoup plus coloré, il y a des ambiances qui se rapprochent d’une scène de concert.

Quels sont les messages qui ont voulu être transmis dans Igor ?
Il y en a plusieurs. J’ai de plus en plus l’impression, maintenant que le film est fini, que je le vois, qu’Igor c’est un peu nous. Alors je vous rassure tout de suite, il n’y a aucune prétention lorsqu’il y a 2 ans nous nous sommes mis autour d’une table de faire un film qui parle des gens… Il n’y a aucune prétention de psychologie, de psychanalyse, de philosophie dans Igor. On a voulu faire un film qui intéresse les gens, qui les amuse, qui nous plaise à nous, qu’artistiquement on se fasse plaisir. Ça c’est le but premier. Maintenant, Igor, à sa personnalité, il a à se défendre au jour le jour, il ressemble à chacun de nous. Il subit un monde dans lequel il doit se débrouiller. Il doit faire face à des dirigeants qui sont des gens pas tout le temps bien intentionnés hormis quand cela les concerne eux. C'est-à-dire qu’ils façonnent le monde uniquement pour leur profit, leur bien être, et oublie un peu les autres tout autour, quitte a leur mentir. Je pense qu’il y a beaucoup de similitudes entre Igor et ces scientifiques fous, ces gens qui nous gouvernent (sans faire de démagogie, loin de dire « tous pourris » en politique, je suis un citoyen, je vote…). Pas mal de gens, timides comme lui essayent de s’en sortir au quotidien, en subissant des décisions de gens qu’ils ne verront jamais, qui pensent pour eux et surtout pour leur profit personnel. Ce n’était pas notre propos au début mais maintenant je le vois un peu ainsi. Igor voudrait tellement être méchant, car dans son monde s’il y avait un slogan a donner ce serait : « être méchant, c’est ce qu’il y a de mieux » ; il aimerait tellement être le plus méchant, mais ce n’est pas dans sa nature, tout ce qu’il va faire va plutôt mener vers le bien, sans que ce soit mièvre, que vers le mal. Il ne va jamais réussir à être ce monstre qu’il rêve d’être.
Mais c’est un génie car il va réussir à créer une créature que jamais personne n’a réussi à créer, mais malheureusement, comme il est bien intentionné, et que c’est une bonne nature, il créera non pas une arme de destruction massive, mais quelque chose qui va renverser le cours des évènements dans son pays et qui va aider à améliorer le quotidien des autres.
Il y a aussi un petit clin d’œil a un monde qui si l’on ne fait pas attention peut devenir extrêmement nocif pour chacun d’entre nous. Il n’y a pas de nuages… Nous n’avons pas fait de réunion avant pour dire : « on va faire un film écologique », ou pour dire que « si on utilise trop les machines on va à la destruction de la planète », ce n’est pas le propos du film non plus. Mais il y a ça en arrière fond. En utilisant trop les machines, la technologie, les armes de destruction massive, on va trop perturber le monde, et ce monde nous sera ensuite nocif.

L’univers sombre, certains personnages, (la Créature, le Docteur…) d’Igor sont évocateurs du monde d’Henry Selik et de Tim Burton créé pour l’Etrange Noël de Monsieur Jack.
Ce sont des hasards. On s’est rendu compte en travaillant sur le film que le seul qui avait osé faire des films autour du monde gothique, c’était Tim Burton. Donc c’était absolument interdit de travailler sous l’influence de ce qu’il avait fait. Et même, au contraire on décortiquait chaque chose qu’on faisait, en se demandant pour chaque scène si cela ne ressemblait pas à l’Etrange Noël de Monsieur Jack. On voulait vraiment faire quelque chose de différent. D’ailleurs je suis assez fier, on a une volonté de traiter différemment ce monde. J’ai amené beaucoup plus de couleurs, les formes sont différentes, il y a tout un univers de codes qu’utile Tim Burton qu’on a totalement banni dans notre film, dans des enchainements de formes… On en a créé d’autres que lui n’a pas. On s’est douté qu’on n’allait pas nous comparer à Némo. Si on avait un film avec des poissons on nous aurait certainement comparés avec Némo. C’est normal, cela arrive à beaucoup de personnes, des chanteurs… Par contre, beaucoup de respect pour le travail de Tim, son travail est extraordinaire.
De plus en plus de films surfent sur les limites du gothique. Chasseurs de Dragons donnait déjà un peu la tendance, elle prend encore plus forme dans IGOR.
Je crois que cela a commencé avec des vieux comme moi avec les jeux de rôle quand on avait 15/20 ans, donc il y a 20 ans. Et puis les jeunes de 20 ans qui ont baigné dans les jeux vidéo. Ces jeux, étaient faits par les gens de 35/40 ans. C’est une transition normale, quelque chose qu’il y a dans l’air : Le Seigneur des Anneaux,… Il y aura sans doute un jour plein de Westerns qui vont se succéder, c’était le cas dans les années 40 à 60, il y en a presque plus du tout maintenant, c’est très rare. Je pense que c’est dans l’air du temps. Igor a cela de particulier : tout en étant gothique, le fait qu’il soit loufoque et parfois ce soit totalement décalé, dans les costumes, les formes, les ambiances qui tenaient plus de Chapeau Melon et Bottes de Cuir de Kubrick (années soixante). Je pense notamment a la salle d’entrée quand ils vont se faire laver le cerveau, elle est très moderne, avec des plastiques comme on voit dans les films de Kubrick. Le coté loufoque donne au gothique un autre aspect. C’est une autre approche que le gothique sérieux. Le gothique c’est une base, mais cela ne se suffit pas dans le film. Il y a aussi un coté Jules Verne pour des éléments métalliques, ce coté décalé, le travail de Jean Paul Gautier ou de Vivienne Westwood pour certains costumes, tout cela a créé une identité a Igor, totalement différente du gothique pur.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la musique ?
Le compositeur a été choisi par Tony. Au tout départ, la musique était très « pop anglaise » qui, je trouve donnait une bonne résonnance a ce coté complètement décalé et inattendu qu’il y a parfois dans le film. Par exemple, on propose quelque chose de gothique et sérieux, et d’un coup, ça décale, devient loufoque sur des rythmes. Mais ce n’était pas encore assez provocateur ou impertinent ou amusant pour Tony. Il a alors pensé à Louis Prima qui a fait la musique du Roi Louis dans Le Livre de La Jungle. Il y a donc, de temps en temps ces vieux morceaux de blues des années 40/50, qui je trouve, donnent une patine inattendue qui fonctionne bien dans le coté décalé, loufoque, un peu dans le genre Mel Brooks, Monty Pythons. Ce n’est pas un film sérieux au départ, on l’a fait sérieusement, l’image est là pour le montrer. C’est un vrai film qui ne se prend pas au sérieux, et parfois il a fallu être un peu provocateur, un peu « punk », et la musique contribue bien à ça.
Il y a un thème très joli, très lyrique avec quelques notes que l’on garde bien à l’esprit, c’est le thème d’Eva.
Pourquoi avoir choisi Patrick Doyle comme compositeur ?
Tony aime ce que Patrick fait comme musique. Dans le monde du cinéma et de la musique, on ne peut pas toujours faire ce que l’on veut, a cause de contraintes de temps, ou de budgets. Là, les 2 ont été possibles et Tony et Patrick on été ravis de pouvoir travailler ensemble.
Interview réalisée et publiée par Christine BLANC
Tous Droits Réservés - Janvier 2009
